Pourquoi avons-nous tant de mal à ne rien faire ? |
On remplit nos journées, nos pauses et même nos moments de repos. Mais notre cerveau a aussi besoin de temps où il ne se passe rien. |
Les Pépites de Genève
Sep 2, 2026

Cinq minutes d’attente ? On regarde son téléphone. Dix minutes à pied ? On lance un podcast. Un déjeuner seul ? Une vidéo. Une soirée libre ? Une série, un cours, une séance de sport, un appel, quelque chose.
Le vide est devenu presque suspect. Comme si une minute sans activité devait forcément être remplie.
Et le plus étonnant, c’est que cette logique a fini par gagner le bien-être lui-même. On optimise son sommeil, on mesure ses pas, on programme ses séances de sport, on apprend à respirer correctement, on médite avec une application. Même le repos peut devenir une tâche à accomplir.
Ne rien faire ne veut pas dire que le cerveau ne fait rien
C’est probablement le premier malentendu. Lorsque nous cessons de nous concentrer sur une tâche extérieure, notre cerveau ne passe pas en mode « off ». Certaines régions deviennent au contraire particulièrement actives. Elles appartiennent à ce que les neuroscientifiques appellent le réseau du mode par défaut (default mode network).
Ce réseau est notamment associé aux pensées spontanées, aux souvenirs autobiographiques, à la projection dans le futur, à la réflexion sur soi et aux autres. Autrement dit, regarder par la fenêtre sans rien faire de particulier n’est pas nécessairement du temps perdu.
Pendant ces moments moins dirigés, l’esprit peut vagabonder, connecter des souvenirs, imaginer ou simplement laisser apparaître une pensée sans objectif précis.
Les recherches sur la cognition spontanée montrent que ce fonctionnement fait partie de notre activité mentale ordinaire.
Mais nous avons appris à remplir chaque interstice
Le problème n’est évidemment pas le podcast, le téléphone ou la série. C’est leur automaticité.
Dès qu’une activité s’arrête, une autre prend sa place. Le trajet devient un temps d’apprentissage. La marche devient une séance comptabilisée. La pause devient une occasion de consulter les messages. Même quelques secondes dans une file d’attente peuvent sembler trop longues pour rester simplement là.
Et progressivement, nous nous habituons à être stimulés presque en permanence.
Il ne s’agit pas de dire que cette stimulation est mauvaise en soi. Simplement, elle laisse moins d’occasions à l’attention de se détacher d'un objectif extérieur.
Se reposer n’est pas forcément changer de stimulation
Voilà sans doute l’un des pièges de nos journées. Après huit heures devant un écran, on se détend devant un autre écran. Après une journée remplie de décisions et d’informations, on ouvre les réseaux sociaux « pour ne plus penser ».
On a arrêté de travailler. Mais notre attention, elle, continue de recevoir images, sons, messages et informations. Les HUG rappellent d’ailleurs parmi leurs recommandations de gestion du stress l’importance de prendre du temps pour soi, de se reposer suffisamment, de ne pas chercher la perfection et de conserver des activités simplement plaisantes.
Ce qui ne signifie pas qu’il faille bannir Netflix ou son téléphone. Mais parfois, le repos commence simplement lorsqu’on arrête d’ajouter quelque chose.
Même le bien-être peut devenir une performance
Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans notre époque. Nous cherchons à nous détendre… avec des objectifs. Dormir huit heures. Faire dix mille pas. Méditer quinze minutes. Respirer cinq minutes. Faire trois séances de sport. Lire vingt pages. Ces pratiques peuvent évidemment être utiles. Le problème commence lorsqu’elles s’ajoutent à la liste des choses que nous devons réussir. Le bien-être devient alors une nouvelle forme de productivité.
Et l’on peut finir par ressentir exactement ce que l’on voulait éviter : la sensation de ne jamais en faire assez.
Alors, faut-il réapprendre à s’ennuyer ?
Peut-être pas à s’ennuyer volontairement. Mais certainement à tolérer un peu mieux les moments où rien de particulier ne se passe. Une promenade sans écouteurs. Quelques minutes dans le tram sans sortir son téléphone. Un café sans écran. Attendre quelqu’un sans immédiatement chercher une distraction.
Il ne s’agit pas d’en faire une nouvelle discipline quotidienne. C’est même précisément l’inverse.
Le but n’est pas de programmer 15 minutes de ne-rien-faire à 18 h 30 dans son agenda, ni de mesurer la qualité de son vagabondage mental. Juste de laisser parfois une petite place vide.
À Genève, essayer le luxe du videPas besoin d’un centre spécialisé. Un banc au bord du lac. Le parc La Grange. Une Mouette traversée sans téléphone. Quelques minutes sur les quais avant de rentrer. Un café pris seul sans rien poser sur la table.
Pour une fois, il n’y a rien à réserver, rien à télécharger et rien à réussir.
Et si, cette semaine, notre luxe le plus rare n’était pas de faire quelque chose de mieux, mais de ne rien faire du tout ? |
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